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clément davout, « un morceau de nuit »

Exposition à ) L ‘ E S P A C E ( lieu de création et de diffusion d’Art Contemporain, Saint-Arcons-d’Allier | 11.07-01.08.2022
Édition réalisée par les Soeurs dominicaines du Monastère Sainte-Catherine de Sienne situé à Langeac, juillet 2021, 24 ex.

Note introductive :
Les phrases datées, en gras et en italique insérées dans ce texte sont extraites de trois années de conversation archivées entre l’artiste et l’auteure, de 2018 à 2020. Comme un espace de parole accordé au peintre entre ces lignes, elles en constituent la trame de développement et de lecture à travers le temps long de la création.

Dans le travail de Clément Davout, l’année 2019 signe l’introduction d’un nuancier de couleurs élaboré par l’utilisation de l’algorithme d’Instagram, et dans lequel baignent les apparitions de plantes qu’il choisit de peindre. L’enjeu n’est pas tant celui d’un rapport de la peinture au digital, car ce dernier n’est finalement qu’un outil – au même titre que la photographie sélectionnée pour chaque tableau l’est. Ni même de la restitution d’un herbier dont tout un chacun pourrait se plaire à reconnaître les éléments qui le composent. L’enjeu, au contraire, se trouve dans le protocole établi par l’artiste de transposition de l’image par la peinture, car ce moment interroge à nouveau le dialogue pré-existant entre ces deux médiums et fait que la matière se veut image, et que l’image se veut matière.

C’est en ce sens que Clément Davout peint des images mais que sa peinture ne peut être assimilée à une peinture d’images. Car, justement, l’artiste instaure un rapport de confrontation entre ces deux éléments en faisant devenir la surface de la toile un véritable espace de pondération, acteur de leur rencontre. L’aspect lisse du nuancier coloré contrebalance ainsi la profondeur de l’image, et ce jeu de pleins et de vides extirpe de fait la peinture de son critère de représentation, et donc de picturalité, pour la faire entrer, et ce, paradoxalement, par le biais de l’image, dans un espace de présentation où le dialogue ne se situe pas seulement entre la plante et la couleur, mais avant tout entre la forme et le cadre. J’ai toujours aimé ces possibilités de déplacement des objets au sein même des toiles présentes dans une même exposition. – 22.02.2019.

Dans ses peintures, le sujet se dissout et disparaît, et peut-être même n’existe pas en tant que tel. Je crois que depuis le début les matérialités sont fausses, un jeu pour troubler les perceptions. Les plantes n’ont jamais été des plantes. – 11.07.2019. La plante n’est par conséquent qu’une excuse à cette recherche sur le propre du pictural, sur ce que la peinture dans sa caractéristique première tend à faire expérimenter dans un rapport de visions entre celle du peintre, dès lors passeur, et du spectateur, ainsi récepteur. Ce qui pourrait être entendu comme finalement une recherche sur les points de vue, que la composition interne aux tableaux exacerbe par la succession de différents cadres – image, couleur et encadrement –, est essentiel à prendre en compte pour plonger véritablement dans le travail de l’artiste.

Malgré la borne temporelle des tableaux choisis pour cette exposition, il semble donc intéressant de déplacer la focale sur le glissement qui s’est opéré dans son travail il y a quelques années, et qui n’est pas dénué d’intérêt vis-à-vis de ce qu’il fait maintenant. Car la plante s’est substituée à l’humain dans ses toiles. Elle a peu à peu imposé sa propre figuration au peintre qui s’est laissé emporter dans la recherche de ces nouvelles apparitions figuratives, de ces nouvelles présences au monde environnant. Le corps devenu contour s’est peu à peu effacé, l’apparition est devenue spectrale, presque fantomatique, une ombre passagère à la fois réconfortante et perturbante qui introduit à son tour un nouveau point de vue.

Les peintures de Clément Davout sont alors devenues synonymes d’une absence, d’une perte.

Cette dissolution progressive du sujet l’a amené à expérimenter les moyens d’une lente restitution possible par la dialectique qui s’opère entre l’abstraction et la figuration, entre la matière et l’image sur et à la surface. Cette restitution est celle d’une sensation éprouvée par l’artiste et qui nous est re-transmise par diverses mises en scène du motif. Isolé ou non derrière un dispositif de plaques de Plexiglas que l’artiste dispose dans son atelier, le motif rappelle que son dévoilement procède d’une mise en retrait, d’un effacement. L’objectivité de l’image se meut ainsi dans la subjectivité de la peinture, la réalité se déréalise à travers un processus de révélation imagée dont la transposition correspond in fine à la recherche d’une équivalence picturale. Énoncer que Clément Davout peint des images mais que sa peinture n’est pas une peinture d’images acquiert ici tout son sens, car sa pratique ne procède d’aucune correspondance directe mais d’une recherche d’équivalences indirectes et de transferts entre la réalité et la fiction.

Il est alors aisé de naviguer à travers ces toiles comme parmi nos sensations, de se laisser emporter dans ces atmosphères colorées qui sont autant d’espaces tampon où les émotions se font et se défont entre les couleurs et les formes. Un effet rebond qui permet à l’être de devenir réceptif à lui même en se projetant au-delà de son unique regard. Les peintures de Clément Davout accueillent et provoquent ainsi cet incomplet de la vue qu’éprouve le corps en écho. Dans le régime du visible de ses peintures, les formes et les couleurs ad- viennent, et cette venue formelle et colorée puise sa source originelle de la lumière restituée par couches successives de jus et de dégradés. La lumière permet au visible de prendre forme et la forme permet à la chose d’exister : ensemble elles sont cause et condition de la vision. Il faut que je plonge les gens dans l’ombre. Dans la lumière directement sans détours– 17.09.2019.

La réalité demeure le point de départ de la pratique de Clément Davout. Que ce soit à travers ses « objets- paysages » et désormais ses « paysages d’appartement », le peintre questionne un alentour, des périphéries à la fois intimes et quotidiennes, familières quoique distantes. La décontextualisation du motif, rendu méconnaissable, confère à chaque peinture un caractère singulier et atemporel que l’artiste déplace dans une logique de répétitions d’apparitions, de toiles en toiles. Les titres de chacune, issus de ses multiples lectures, surenchérissent la narration créée par ces variations d’intensités lumineuses et colorées qui produisent autant de décalages et d’ouvertures vers un ailleurs. Des zones intermédiaires qui sont des environnements, et dans lesquels la peinture ne dépeint pas mais peint pour rendre présent et faire exister.

J’aime bien l’idée d’un faux paysage, puisque dans mes tableaux il n’est pas devant nous, on ne le contemple pas, on ne discerne aucune ligne d’horizon (élément qui régit la définition du paysage occidental), mais on est déjà dedans, on y est plongé. Ce sont des prélèvements d’objets naturels, qui deviennent environnement. – 19.04.2020. Il est alors significatif que l’artiste débute chaque nouvelle peinture par la transposition de l’image comme un focus sur la toile, qu’il vient ensuite enserrer de couleur. Comme si l’image s’accusait elle-même d’un manque, comme si sans cet espace de matière colorée elle ne pouvait être que manifestation d’une illusion faussée de la réalité. Les peintures de Clément Davout opèrent ainsi un retour du vraisemblable, des instants d’évasion dans lesquels le spectateur recouvre une liberté d’imaginer et de rêver. La couleur absorbe donc ce manque existentiel et devient profondeur, quand l’image évidée de toute perspective se fait écran. Elles se font le relai de leurs propres limites, un pendant qui ne peut agir sans son précédent. Reste à laisser notre œil se re-poser sur l’une et l’autre et à saisir, pour cette occasion, ce morceau de nuit qu’il nous appartient d’expérimenter.

Diane Der Markarian

Site de l’artiste Clément Davout
) L ‘E S P A C E ( Saint-Arcons-d’Allier